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Une problématique saisie individuellement et par des collectifs

Nombre d’observations poussent certains agriculteurs à réfléchir sur la production et la sélection de leurs propres semences de prairies. Un coût de la semence fourragère souvent important, des variétés et espèces pas toujours disponibles chez le revendeur ou le sentiment qu’elles ne sont pas adaptées aux contextes de sols, de climats et de pratiques (en particulier dans un contexte de changement climatique), un manque d’autonomie, la ré-appropriation d’un savoir-faire, le travail collectif : voilà autant d’éléments qui sont avancés pour essayer ces pratiques.
En réponse à ces questionnements, des agriculteurs pratiquent parfois depuis longtemps des récoltes et ressemis de prairies, individuellement. Depuis plus récemment, des collectifs émergent autour de cette thématique encore jeune en France : les premiers projets financés portés par des agriculteurs ont démarré en 2007 dans l’Aveyron avec l’Association des Vétérinaires et Eleveurs du Millavois (AVEM), à la recherche de prairies plus résistantes à la sécheresse. Ce projet a abouti à la mise en place d’une maison de la semence, organisation collective pour l’échange de graines produites à la ferme (mélange luzerne-dactyle-sainfoin), observation et récolte de variétés de sainfoin. Actuellement, trois autres initiatives sont en place, en Poitou-Charentes, dans le Tarn et dans le Cantal.

Des pratiques historiques de récolte sur les légumineuses cultivées en pur

La littérature montre que la récolte de semences fourragères était réservée aux légumineuses en cultures pures, à partir des années 1800 (avec l’avènement des prairies artificielles et la disparition progressive des jachères) et jusqu’à la deuxième guerre mondiale.
Sur les zones d’élevage de l’Ouest, on trouvait en effet un système combinant des céréales, des cultures fourragères (choux, betteraves, navets parfois) et des prairies (comme aujourd’hui encore, avec la spécificité que les prairies étaient très fréquemment implantées sous céréales, et notamment des prairies de trèfle violet ou de luzerne purs).


rateau a trefleLes légumineuses étaient récoltées en culture pure par deux moyens :

  • soit une fauche à maturité en laissant sécher les andains puis en les battant à l’aide de machines spécifiques (batteuses à trèfle). La gousse (appelée gobe ou gobier dans le Maine-et-Loire) était parfois ressemée directement sans battage, permettant - selon les dires d’un éleveur retraité - une réussite systématique de l’implantation de la prairie.
  • soit un ratissage de la semence de trèfle à l’aide d’un râteau à trèfles, afin de récupérer directement la semence sans faucher.

Traditionnellement, les graines des autres espèces (mais sans doute parfois aussi des légumineuses) étaient récupérées en fond d’auge ou en balayant les greniers à foin, avec le risque de ressemer des semences dont on ne connaît pas l’espèce ni la variété, ou encore achetées à des voisins, à l’auberge, chez un commerçant local.
Les prairies multi-espèces, très répandues dans les systèmes herbagers et reconnues pour leurs intérêts multiples dans les systèmes pâturants (Litrico et al., 2015) en particulier dans un contexte de changement climatique (Gastal et al., 2015), n’étaient a priori jamais récoltées en mélange.

Récolter des prairies multi-espèces : pourquoi pas ?

Depuis au moins les années 2000 en Allemagne et en Suisse, des agriculteurs récoltent des prairies multi-espèces dans le but d’en faire de la semence. Deux techniques sont majoritairement utilisées. Toutes les deux nécessitent de connaître ses objectifs pour pouvoir estimer la maturité optimale du mélange afin de récolter l’ensemble des variétés ou la/les variétés recherchées. Cela peut se faire par observation directe, ou en utilisant la méthode des semaines-températures (en connaissant la flore présente, on évalue la maturité par la température cumulée).

L’herbe à semences ou enherbement direct

epandage de l'herbe a semencesCette technique est répandue en Allemagne et connue en Suisse. Elle consiste à récupérer l’herbe tôt le matin lorsqu’elle est humide et que la graine colle à la tige (en fauchant, andainant et bottelant ou à l’aide d’une autochargeuse) au stade optimal de maturité et de l’épandre sur une prairie receveuse de surface similaire (avec un épandeur à fumier, une pailleuse ou une remorque-ensileuse).

Cette technique permet d’amener la microfaune de la prairie donneuse, de réaliser tout le chantier en un jour et d’avoir un paillage directement avec les semences qui favorise l’implantation et limite l’érosion. En revanche, elle oblige à réaliser le chantier en un seul jour et ne permet pas le stockage des semences.

La moisson de prairies

Comme son nom l’indique, c’est une technique qui consiste à moissonner la prairie pour en récupérer la semence. D’après les collectifs et agriculteurs ayant déjà expérimenté, il est conseillé de réaliser une fauche le matin lorsque l’herbe est humide, puis d’andainer et de moissonner l’andain quelques jours après. Des pratiques sur la prairie peuvent être envisagées, comme une coupe précoce au printemps (technique utilisée pour les graminées et légumineuses récoltées en culture pure) ou deux coupes espacées de plusieurs semaines (une haute, pour récupérer les graminées et laisser de l’espace aux légumineuses, puis une seconde pour les récupérer). D’autres pratiques sont à imaginer selon la semence que l’on souhaite récupérer.

Le mélange doit être séché et nettoyé, certains essayant de le trier par la suite. Cette technique permet de stocker la semence.

Autres techniques

Des brosses et aspirateurs existent pour récupérer la semence. Les retours sur l’utilisation de telles machines sont pour le moment mitigés.
Enfin, il est également possible de faire des graminées et légumineuses en culture pure qu’on récoltera avec une méthode similaire à celle employée pour les prairies multi-espèces.

 

Pour donner un exemple, même en faisant appel à un entrepreneur, un éleveur du Maine-et-Loire ayant récolté sa semence de luzerne a récupéré un équivalent de 200 kg/ha. Il estime, en comparant le coût de la semence achetée, que le coût de l’entrepreneur est largement compensé par la semence qu’il n’a pas besoin d’acheter.

Si elle est encore jeune en France, la pratique de récolte de semences prairiales paysannes (en culture pure ou en mélange) existe déjà dans certains pays d’Europe centrale. Avec des premiers résultats intéressants dans l’Aveyron, le Tarn et le Cantal et chez des éleveurs faisant des essais chez eux, les groupes du Maine-et-Loire et de Poitou-Charentes se lancent maintenant dans l’expérimentation. Et bientôt, en Normandie ?
Affaire à suivre de très près, pour ceux qui veulent continuer à approfondir leur recherche d’économie et d’autonomie !

Paul Barth, FRCIVAM Basse-Normandie

 


Références bibliographiques

  • Chambre d’agriculture du Tarn « Récolte de semences de prairies naturelles ». Disponible sur internet: https://tarn.chambre-agriculture.fr/videos/detail-dune-video/fiche/tarn-recolte-de-semences-de-prairies-naturelles/

  • Gastal, Francois, et al. "Les mélanges de variétés méditerranéennes/tempérées comme stratégie d'adaptation des espèces fourragères au changement climatique?." Colloque présentant les méthodes et résultats du projet Climagie (métaprogramme ACCAF). INRA, 2015.

  • Leclerc-Choüin, O. L'Agriculture de l'ouest de la France: étudiée plus spécialement dans le Département de Maine-et-Loire. Bouchard-Huzard, 1843.

  • Litrico, Isabelle, et al. "Diversité spécifique et génétique dans les prairies semées: une plus-value complémentaire!." Colloque présentant les méthodes et résultats du projet Climagie (métaprogramme ACCAF). INRA, 2015.

Crédits photos

  • Dessin technique de râteau à trèfle, issu du livre L’agriculture dans l’Ouest de la France – O. Leclerc-Chouïn (1843)

  • Epandage de l'herbe à semences : Frank Grawe, LANUV NRW

  • Moisson d’un andain – crédit photo : vidéo Récolte de semences de prairies naturelles, Chambre d’Agriculture du Tarn